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£££££Le front collé à la vitre, Lelia regardait le bonhomme de neige. Campé au milieu de la place, ses moignons de bras en croix, il affrontait la chute oblique des flocons. A l'autre bout de la ruelle, des cris d'enfants chevauchaient la bise. £££££C'était la dernière semaine de mars et l'hiver n'en finissait pas. Les autres années, elle s'en serait réjouie : en tissant sur les branches, sur le rebord des toits ses dentelles de glace, c'est un peu le temps qu'il travestissait aussi, prolongeant une enfance peu pressée de partir. Mais cette fois, c'était une échéance funeste qu'entraînait la persistance du froid. Et Lelia, le savait. Un mois plus tôt, alors qu'on la croyait toujours dans sa chambre, elle avait surpris, dans le salon, l'aparté entre le médecin et son père. Elle avait remonté l'escalier sur la pointe des pieds. Feignant de n'avoir rien entendu, elle laissait son entourage continuer à débrider sur son sort les arguties rassurantes. £££££Hormis le portrait de sa mère souriant dans le cadre ovale au-dessus de la cheminée du salon, la seule image qui en elle évoquait l'au-delà était sa cousine Dora, qui avait quatorze ans comme elle quand, l'année d'avant, les fièvres l'avaient emportée. Au milieu de l'église, dans la civière des enterrements où elle était étendue, le visage et la robe de morte étaient confondus dans une même pâleur. Lelia n'avait jamais vu d'autres morts et depuis, pour elle, la mort était une espèce de sommeil blanc aux odeurs d'encens et de cierge. Elle aussi, peut-être, s'endormirait doucement et aurait le même visage serein ! Il fallait s'en persuader en tous cas, avec cet hiver qui, en perdurant ainsi, ne lui laissait pas d'autre issue. £££££Rosana disait que le mal était survenu à cause des âmes qui peuplent le torrent : "Il faut toujours jeter une pierre quand tu passes près de l'eau !" recommandait-elle à Lelia, c'est le seul moyen de les éloigner de nous. Et la vieille servante lui racontait comment, aux abord des gués et des ponts, certains morts épient le passage des vivants. "C'est l'imbuscada, poursuivait-elle, malheur à qui est frappé!" £££££On aurait pu le croire, cette nuit de novembre au moment où, de retour d'un mariage célébré dans le village voisin, la calèche avait traversé le pont : Lelia avait été brusquement secouée de frissons par un froid comme elle n'en avait jamais ressenti. £££££"Les abords des torrents sont toujours glacés, en cette saison, mais après le tournant, ça ira mieux", avait dit son père, en l'enveloppant dans son manteau. Mais, sitôt rentrés, on avait eu beau passer entre les draps la bassinoire gorgée de braises, elle avait grelotté jusqu'au matin. £££££Rosana l'avait retrouvée recroquevillée dans son lit, brûlante. Les tisanes de la vieille femme et les drogues du médecin avaient desserré l'étau qui étreignait sa poitrine. Il demeurait seulement une lassitude, un engourdissement tiède au fil duquel elle se laissait glisser avec la sensation d'être de plus en plus légère, comme si, imperceptiblement, un peu d'elle-même, jour après jour, s'en allait. *** £££££Allié aux flocons, le crépuscule effaçait déjà le clocher, la fontaine, le grand chêne qui faisait face à sa chambre. Abandonné par les enfants, grimé par les premières ombres, le bonhomme de neige prenait une allure inquiétante. £££££Lelia s'écarta de la fenêtre. C'était l'heure des premières angoisses, celles que tout d'abord le craquement d'une bûche, l'éclat d'une lampe font battre en retraite mais qui, doucereuses avec leur air de nostalgie, attendent patiemment que s'installe le silence pour se faufiler jusque dans nos rêves. £££££Avec toute cette neige, son père arriverait plus tard que les autres soirs du chef-lieu du canton, là où se trouvait le palais de justice de paix où il siégeait. Cette fois encore, elle dînerait toute seule. £££££Elle se décida à quitter sa chambre. Des bruits de fourneau venaient de la cuisine où Rosana s'affairait en bougonnant. Elle faisait mijoter un bouillon de poule, celui qu'on donne aux femmes en couche ou aux malades. £££££Dans la cheminée de la salle à manger, la dernière bûche se consumait. Mais la pièce était encore tiède et déjà, comme tous les soirs, Marc'Andri cognait le heurtoir de bronze du portail. Transporter le bois de la cour où il était rangé à la cuisine et à la salle à manger, faisait partie des besognes à sa portée. Pour Lelia, sa venue serait le seul moment de distraction de la journée. Au début de sa maladie, ses amies étaient venues la voir, lui apportant des livres, jouant aux dames avec elle ou commentant les événements qui émaillaient la vie du village. Puis les visites s'étaient espacées et elle devait se contenter à présent d'une apparition fugitive, certains après-midi, d'une ou deux d'entre elles, le temps de s'enquérir de sa santé ou d'échanger quelques bavardages. Aujourd'hui encore, nul visiteur ne s'était manifesté. *** £££££Les pas de Marc'Andri résonnaient sur les dalles du couloir. Il apparut dans l'encadrement de la porte, les bras chargés de souches de bruyère. Selon son habitude, il demeurait immobile, à regarder Lelia sans oser franchir l'entrée. Agé de quelques années de plus qu'elle, ses joues creuses et mal rasées, son pantalon de velours rapiécé aux genoux et sa veste trop courte le faisaient paraître plus vieux si on ne rencontrait son regard d'enfant effarouché. £££££"Et bien ! Ne reste pas planté comme ça ! lui dit Lelia, que son trouble amusait toujours, entre!" £££££Après avoir rangé les souches dans le grand coffre de châtaignier près de la cheminée, il entrepris de ranimer le feu. En quelques instants, les flammes jaillirent des braises, jetant des lueurs saccadées sur les murs où se mirent à vaciller leurs deux ombres. £££££Sur un ton exagérément admiratif elle le complimenta : £££££"Pour allumer un beau feu, tu n'as pas ton pareil !" £££££Un sourire béat éclaira le visage de Marc'Andri. £££££Comme dans tous ces villages de la montagne, du plus sage au simple d'esprit, Marc'Andri avait sa place au sein de la communauté, divertissant les uns, rendant de menus services aux autres en échange de quelques pièces de monnaie. N'ayant aucune idée de l'usage qu'on pouvait en faire, il les rapportait à une grand-tante qui l'avait recueilli lorsque l'épidémie avait décimé la moitié des habitants. On l'appelait pour bêcher un jardin, consolider un enclos, débroussailler un bout de verger. Il accomplissait sa tache avec une obstination tranquille et toujours l'air d'être un peu ailleurs. Parfois, on le voyait errer par les ruelles, l'air égaré, le pas mal assuré, comme si chacun des villageois qu'il croisait lui faisait peur. A courir la forêt comme il le faisait, il semblait bien que, plutôt que dans le village, c'était là qu'il lui convenait de passer sa vie. La parcourant souvent du lever de l'aube à la fin du jour, il en connaissait chaque arbre, chaque rocher, chaque source. On l'apercevait parfois remontant le torrent ou surgissant d'un taillis ou d'une grotte. Il arrivait même qu'on le surprenne, souple et silencieux, à se glisser jusqu'aux fourrés les plus denses où se réfugiaient les sangliers ou, tapi au fond d'un châtaignier creux, se confondant avec l'écorce, un morceau de viande au bout des doigts, laisser venir à lui un couple de renards. On avait du mal à reconnaître cet être balourd et craintif sous le nez duquel on s'amusait à faire sonner deux ou trois sous pour le décider à imiter le criaillement du geai ou le hululement des oiseaux de nuit : le souffle suspendu, les traits figés et le regard aiguisé par l'attention, la démarche féline, tout en lui s'accordait avec la forêt, à se demander quels secrets il pouvait partager avec les animaux, les arbres et le vent. £££££A voir fondre des restes de neige sur ses vêtements, aujourd'hui encore, il devait y avoir passé la journée. *** £££££Lelia allumait, l'une après l'autre, toutes les lampes de la salle à manger. Elle avait aussi ramené un chandelier du salon. Autant que de chaleur, elle éprouvait de plus en plus ce besoin de lumière, comme si le mal, qui doucement l'éteignait, attendait la fin du jour pour surgir du fond de ténèbres frileuses. £££££De l'autre bout de la pièce où il s'était retiré, Marc'Andri ne la quittait pas des yeux, suivant chacun de ses gestes, guettant la moindre parole qu'elle pouvait lui adresser. £££££Elle lui fit signe de s'approcher du feu. £££££"Tu n'a pas peur de rester aussi trempé ? C'est à croire que tu ne craindrais même pas de tomber dans le torrent. Elle soupira. A moi, il a suffi d'un souffle d'air un peu plus glacé que les autres..." £££££Elle posa le chandelier sur la console au-dessus de laquelle était accroché le miroir. Au-delà de son image, le reflet qu'il lui renvoya était celui de l'infinie langueur qui l'habitait et qui, étrangement, en amaigrissant ses traits, en agrandissant ses yeux, adoucissait encore l'ovale du visage, rendait plus profond son regard. Mais il y avait aussi cette pâleur qu'accentuait la blondeur des cheveux, la maigreur des épaules qu'effleuraient des boucles légères. £££££Elle détourna la tête du miroir. £££££"...Seulement un souffle glacé... et puis après, même respirer devient difficile... comme si c'était la nuit qu'on respirait." £££££Elle avait oublié Marc'Andri et, continuant de s'adresser à lui, c'est à elle seule qu'elle parlait. Et lui, écarquillant les yeux dans l'effort qu'il faisait pour comprendre, les bras ballants, demeurait là, sans remuer de peur que le moindre crissement sur le plancher interrompit ce moment. £££££"Tu sais, poursuivit-elle, il y aurait peut-être quelque espoir. C'est ce qu'a dit le médecin à Père. J'avais tout entendu. Il disait que je pourrais guérir, si j'arrivais à retenir ma vie jusqu'aux beaux jours. Mais comment croire qu'il vont bientôt revenir ! Il y a des semaines que le rossignol aurait du les annoncer... Elle tendit le bras vers la fenêtre. Nous sommes à dix jours du printemps et c'est toujours décembre." £££££Pour confirmer ses dires, venue on ne sait d'où, une furtive rafale fit claquer le volet d'une chambre. Le grand chêne s'ébroua, laissant tomber des paquets de neige. Puis le silence retomba. Comme tirés de quelque mauvais sommeil, l'un et l'autre s'écartèrent de la cheminée. Lelia alla vers le buffet pour en retirer un couvert tandis que Marc'Andri s'en allait en rasant les murs du couloir. *** £££££Il avait cessé de neiger dans la nuit. Les jours suivants, seules couraient par les versants de rageuses bourrasques. Soulevant du sol la poussière de neige et déchirant les brouillards, elles déshabillaient la montagne et le ciel. Mais d'autres nuages apparaissaient et le froid tenait bon, et sur les lauzes des toits et sur la terre noire, la gelée s'installait. Les villageois ne sortaient de chez eux que pour accomplir les tâches essentielles. Par moments, traversant la place à pas pressés, passait une femme s'en revenant de la fontaine ou un paysan transportant sur l'épaule une botte de foin. £££££Dès que tombait la nuit, Marc'Andri débouchait de la ruelle qui montait vers l'église. Lelia reconnaissait sa silhouette à son allure hésitante, comme si la place regorgeait de périls. Il se dirigeait d'abord vers la réserve à bois derrière l'écurie puis allait frapper au portail. Rosana descendait lui ouvrir et, suivant un rituel quotidien, il faisait son entrée dans la salle à manger, les bras chargés de rondins ou de souches. Après avoir ranimé le feu, il se retirait au fond de la pièce, le regard fixé sur Lelia, attendant le sourire ou les quelques paroles qu'elle lui adresserait en même temps qu'elle tendrait ses mains vers les flammes. Quand elle commençait à dresser le couvert pour le repas du soir, il repartait, toujours rasant les murs, comme pour se faire plus vite oublier. £££££Jusque-là tenue à l'écart, l'angoisse se remettait à rôder autour de Lelia. C'était surtout à ce moment-là, qu'entre deux allées et venues de la table au buffet, le souffle lui manquait. Elle vacillait sur ses jambes et elle devait s'asseoir. Quand elle reprenait quelques forces, elle se dirigeait vers la fenêtre pour voir si le temps allait enfin changer. Mais, accompagné d'une bruine opiniâtre qui le rendait plus pénétrant que le gel, le froid paraissait s'être installé pour toujours. Elle s'en retournait alors vers la cheminée, essuyant parfois une larme. £££££A son retour, son père la retrouvait plus pâle et plus amaigrie. C'était un petit homme sec, au regard en vrille derrière ses binocles d'acier, habitué à voir le monde à travers des procédures et des codes et que la maladie de sa fille désemparait. Au cours du dîner, en prenant le ton le plus enjoué, il tentait de la distraire, en lui rapportant les nouvelles du canton ou en lui faisant le récit de quelque incident d'audience, s'il s'en était produit d'assez burlesque pour la dérider. Il s'apercevait bien vite qu'elle faisait semblant d'écouter ou se forçait à rire. Le repas se poursuivait alors dans le silence, sans que l'un avoue à l'autre ne pas être dupe de la comédie dans laquelle l'un et l'autre s'étaient réfugiés. £££££Le moment redouté arrivait lorsque Lelia regagnait sa chambre. Le sommeil était lent à venir et elle savait que, lorsqu'il s'emparerait d'elle, ses paupières se refermeraient sur les mêmes chimères. *** £££££Cette nuit-là, une fois encore, le rêve où elle avait fini par sombrer, lui avait fait aborder une nuit plus insondable. Tout près d'elle, le torrent roulait ses eaux noires. Noire était l'écume et noires étaient les brumes qui glissaient par dessus. Se souvenant des recommandations de Rosana, elle cherchait à y jeter des pierres. Mais autour d'elle, il n'y avait que des rochers livides. Un vent sournois rôdait sur la berge et par instants, fondait en glapissant sur les lambeaux de brume. D'entre les remous s'élevaient des murmures, des voix plaintives qui enflaient à mesure qu'il se déchaînait. Et ces voix l'appelaient... De temps à autre, il lui paraissait percevoir aussi, déferlant au fil du tumulte, deux ou trois notes fragiles, naufragées de Dieu sait quelle musique. Un instant suspendues sur une crête de silence, aussitôt englouties, elles semblaient ne devoir jamais réapparaître quand, au bout d'un moment, elles ressurgissaient, ballottées d'un souffle à l'autre, bravant à nouveau le fracas, s'y engouffrant à nouveau, comme pour y puiser une vigueur nouvelle. Et peu à peu, s'épuisait la tempête, et il semblait bien que c'était cette ombre d'harmonie qui, incertaine et fugitive, peu à peu, triomphait de sa fureur. *** £££££A son réveil, comme à l'accoutumée, Lelia se hâta d'ouvrir les rideaux de la fenêtre pour voir si le temps avait changé. Une ombre passa dans son regard : sur la vitre, la buée, qu'elle avait effacée du plat de la main, révélait la persistance du froid et le ciel était toujours aussi bas. Enfanté par un nuage, un vol de corbeaux s'en décrocha. L'un d'eux vint se poser sur le chêne. Ses branches étaient tellement touffues qu'elle le vit seulement quand l'apparition de Rosana, ouvrant le portail, le fit s'envoler. Seuls, quelques rameaux effleurés par les ailes, frémirent : aucun souffle ne passait sur le village. Aucun bruit. Lelia gardait seulement dans les oreilles ceux qui avaient peuplé son rêve : les hurlements du vent, les voix, les murmures et surtout, ce fragment de mélodie, trop éphémère et trop confusément mêlé au tumulte pour qu'elle le reconnut. Elle avait passé un long moment à parcourir ses souvenirs, cherchant duquel d'entre eux ou de quel autre rêve il pouvait bien dériver. Depuis qu'elle avait appris vers où la conduisait chaque jour qui passait, revivre les songes et les souvenirs lui importait autant que de vivre la réalité quotidienne, comme si, pour la précéder sur l'autre rive de la nuit, de ce possible voyage, ils contenaient les signes et les repères. £££££Le tintement des cloches annonçant la messe l'avait tiré de ses méditations. £££££Comme chaque dimanche, la matinée s'était écoulée plus vite: l'église était à l'autre bout de la place et Lelia pouvait se distraire à regarder les fidèles qui se groupaient devant le parvis en attendant le dernier carillon. Les garçons et les filles entraient les premiers pour prendre place sur les rangées de bancs disposés le long des bas côtés. Durant l'office, elle ne pouvait entendre leurs chants, mais la voix des orgues qui les accompagnaient parvenait jusqu'à elle et dans sa tête, elle y accordait les paroles des cantiques qu'elle connaissait par coeur. Elle se revoyait les chanter sur le banc des filles... Cela, aujourd'hui, lui paraissait loin, à la lisière d'une autre vie. *** £££££Bien que l'après-midi, à cause des visites, fut un peu plus animé que d'ordinaire, pour Lelia, le temps s'était remis à s'étirer en longueur : la sollicitude de ses cousines lui pesait et l'insistance avec laquelle les uns et les autres s'ingéniaient à lui trouver des signes de rétablissement lui donnait envie de leur crier de ne plus se donner cette peine. C'est presque avec soulagement qu'après le repas du soir, elle regagna sa chambre. *** £££££Quand cette nouvelle nuit se referma sur elle, nulle tempête ne la traversa. Le torrent roulait toujours à ses pieds. Toujours aussi noires étaient ses eaux et les brumes qui les survolaient. Les voix qui montaient d'entre ses remous s'étaient tues et seul en sourdait un murmure, un soupir incessant à travers lequel se frayait un chemin une volée de notes frêles. Elles lui semblaient pareilles à celle de la nuit d'avant, mais moins feutrées, plus proches, prenant de l'assurance entre chaque coulée de silence. Après un dernier instant d'hésitation, elles se répandirent soudain en floraisons de trilles, roulades mélancoliques et frémissements de cristal. Et Lelia, cette fois, reconnut cette palpitation de l'aube. C'était le signal qu'elle désespérait d'entendre et sans lequel elle n'aurait jamais rassemblé assez de forces pour attendre l'arrivée des beaux jours. Ce chant qui les annonçait, l'aiderait à tordre le cou à la fatalité... Elle se voyait déjà courant par les sentiers de la montagne, sentait sur son visage la caresse des premiers rayons de soleil et des pluies douces du printemps... Elle finit par se redresser sur son lit, réveillée par les battements de son coeur. £££££Elle courut vers la fenêtre. Mais du dehors, seul montait, assourdi par la forêt, le grondement du torrent. La neige, en fondant, puis cette bruine incessante en avaient gonflé les eaux. C'était sûrement cette rumeur qui, depuis des jours, la précédait dans ses rêves, charriant en même temps l'écho de ses peurs et de ses espoirs. De ce dernier songe, rien d'autre ne paraissait subsister que ce bruit glauque et Lelia, l'esprit en déroute, demeurait pétrifiée, quand le chant du rossignol s'éleva de nouveau. Alors, retenant son souffle, n'osant pas même entrouvrir les rideaux de peur de briser l'enchantement, elle se laissa choir sur une chaise pour l'écouter jusqu'à ce que l'interrompent les premières lueurs du jour. *** £££££Ce matin-là, elle décida de ne plus rester confinée dans sa chambre et, reprenant son ouvrage de broderie depuis longtemps abandonné, s'installa dans la salle à manger près du feu. £££££Quand Rosana parut, en riant de la surprise inquiète de la vieille femme de la trouver si tôt hors de son lit, Lelia s'écria: £££££" Le froid s'en va... Je vais guérir !" £££££Et comme cela ne fit qu'accroître son étonnement, elle ajouta : £££££" Le rossignol est revenu. Je l'ai entendu... Et tout le monde sait qu'il annonce le printemps ! £££££- C'est vrai... C'est vrai... reconnut Rosana, conciliante, et c'est sûr que tu vas guérir ! Mais pas en quittant ton lit à pareille heure ! Et maintenant, tu vas boire la tisane que je vais te préparer, et te couvrir un peu plus !" ajouta-t-elle avec autorité, en regagnant sa cuisine. £££££En traversant le couloir, avec un hochement de tête dubitatif, elle jeta un regard sur la lampe de verre rangée dans une niche et dont l'huile, cette nuit encore, avait gelé. *** £££££Lelia avait passé la journée entre la cheminée à poursuivre la broderie d'un napperon et la fenêtre vers laquelle elle se précipitait, dès qu'un rayon surgissait d'entre les nuages. La tombée de la nuit avait accru sa fébrilité et, pour tromper son impatience, elle essayait de se concentrer sur son ouvrage, écoutant d'une oreille distraite les réprimandes de Rosana que cette vivacité inquiétait et, quand Marc'Andri entra avec son bois, remarquant à peine sa présence. £££££"Bientôt, je n'aurai plus besoin de tes tisanes ! répondait-elle à l'une, ni de tes bûches, disait-elle à l'autre, le rossignol ne se trompe jamais." £££££Rosana répliquait en grommelant quelque semonce, tandis que Marc'Andri continuait de la contempler avec son sourire béat. £££££Et ce soir-là et les soirs qui suivirent, Lelia cessa d'avoir peur de ses rêves car elle savait qu'elle s'éveillerait au chant du rossignol. Portée par l'espoir, elle attendait impatiemment le retour de l'oiseau à la fin de chaque nuit. Et la maladie reculait à chaque aurore. *** £££££La dernière journée de mars, un vent glacial avait emporté les nuages. Le ciel avait déteint sur la nuit et la nuit était bleue. Attisée par le gel, elle pétillait d'étoiles et le grand chêne, avec ses feuilles ourlées de givre était imprégné de sa lumière. Le torrent s'était tu, enserré dans la glace, ou peut-être écoutait-il lui aussi... De quelque part dans l'arbre, comme jamais il ne s'en était élevé de ses lieux, une arabesque de gammes irisait la nuit, un appel exalté, voluptueux, entre plainte et extase, qui s'enivrait de sa propre magie. *** £££££Le lendemain, Lelia se leva, guérie et heureuse. £££££Enveloppée dans son châle de laine, elle courut ouvrir les volets. £££££L'air était presque doux. Un immense soleil faisait fondre le givre qui recouvrait le chêne dont la frondaison était si dense qu'elle ne pouvait voir, raidi par le froid, tout en haut de l'arbre, le corps de Marc'Andri qui, de l'oiseau, s'était arrêté d'imiter le chant, juste avant l'aube. Jean-Claude ROGLIANO Contes et Légendes de Corse Editions France-Empire |