Castagniccia : la première difficulté tient dans sa prononciation, la seconde dans son accès.
Cette petite région de la Corse est un cul de sac que le voyageur distrait esquive, sans le savoir entre Bastia et Aléria sur la
côte orientale. Erreur. Car, à moins de bifurquer à Folelli vers le massif de San Pedrone (1767 mètres), on aura manqué la
" châtaigneraie ", un cirque de montagne et de collines vertes de rage qui reste dans l'âme insulaire, ce que le plateau du
Vercors est à la Résistance française. Foyer de la rébellion contre la domination génoise en 1729 et, plus tard, contre les
Français, bastion du patriotisme corse, |
la Castagniccia est un paysage froissé entre trois vallées : Orezza Ampugnani, Alesani.
Un territoire de 14 782 hectares exactement, trente-huit communes-forteresses assurément, et, à tout casser, trois mille
habitants. Plus de cinquante mille au XIXe siècle…
Dans ce théâtre d'ombres, quelques acteurs remuent encore. Le végétal, tout d'abord : " tu domines le village, cramponné à un
versant où rien ne pousse. Tu es un châtaigner sans âge. Un châtaigner géant au tronc creux, boursouflé d'énormes verrues de
bois… La foudre s'acharne à te lacérer, mais toi, rien ne peut te détruire : défiant ses lanières, impassible, tu nargues
le feu du ciel. La Castagniccia s'étend au Sud de Bastia entre trois vallées. En général les amoureux de l'Ile de Beauté n'y pénètrent pas. Mais les randonneurs y trouvent de fabuleux sentiers, balisés et entretenus par les agents du parc naturel régional. |
En automne, tes fruits pourrissent sur le sol, car pour rien au monde les gens du village ne viendraient les ramasser.
Tu hantes l'esprit de tous et ton nom réveille en eux de vieilles terreurs. Ils t'appellent Mal'Concilio et c'est sous
tes branches, disent-ils, que tiennent conseil les " fille du mal ". "
Ainsi Jean-Claude Rogliano brosse-t-il ce châtaigner d'épouvante dans un roman, " Le berger des morts ",
qui bouleverse depuis vingt ans des générations de lecteurs. Et l'arbre maudit vit bel et bien. Tout près du hameau perché
de Carcheto-Brustico, où Rogliano a retapé d'anciennes maisons tours du XIIIe siècle. L'écrivain, volubile en gestes comme
en paroles, fait visiter ses hôtes, après avoir crapahuté, l'arbre grotte où les mazzeri, les messagers corses de la mort,
aidaient la confrérie des ombres et les âmes qu'ils transportaient à traverser le fleuve des enfers… |